Pierre Goulard, directeur des services opérationnels à la Chambre régionale d’agriculture d’Occitanie : « Le métier de conseiller doit s’élargir à une approche globale »

Face au changement climatique, aux difficultés économiques et à la multiplication des incertitudes, les attentes des agriculteurs évoluent. Pour les accompagner, les chambres d’agriculture font elles aussi évoluer leurs métiers. Si les compétences techniques restent indispensables, elles doivent désormais s’accompagner d’une approche plus globale des exploitations et de nouvelles qualités relationnelles. Pierre Goulard, directeur des services opérationnels à la Chambre régionale d’agriculture d’Occitanie, revient sur cette évolution des besoins en compétences.

Apecita Média : Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels l’agriculture est confrontée ?

Pierre Goulard : Le premier défi est sans aucun doute l’évolution du climat. Ce qui change aujourd’hui, c’est que toutes les régions françaises sont concernées. Nous faisons face à des situations de plus en plus préoccupantes, qu’il s’agisse de l’agriculture, de l’accès à l’eau ou plus largement de la résilience des territoires.

En Occitanie, cette situation est aggravée par une crise économique particulièrement forte. Notre région affiche le revenu moyen agricole le plus faible de France, à seulement 45 % de la moyenne nationale. Toutes les filières, ou presque, sont touchées. Les éleveurs ont subi plusieurs crises sanitaires qui les ont empêchés de profiter de la hausse des prix. Les céréaliers doivent composer avec des cours en baisse et des aléas climatiques de plus en plus fréquents. Quant à la viticulture, elle traverse une crise profonde qui se traduit notamment par des arrachages de vignes. Seuls les filières fruits et légumes résistent un peu mieux, grâce à l’accès à l’eau notamment.

Nous sommes donc confrontés à un double défi : adapter les exploitations au changement climatique tout en leur permettant de retrouver de la rentabilité.

Apecita Média : Dans ce contexte, comment le métier de conseiller agricole évolue-t-il ?

Pierre Goulard : Nous avons besoin de réinvestir les fondamentaux techniques. Dans certaines filières, nous constatons que des exploitations ont progressivement désintensifié leur production et n’exploitent plus pleinement leur potentiel agronomique et économique. Les conseillers doivent donc aider les agriculteurs à optimiser la rentabilité de leurs systèmes de production, tout en intégrant les enjeux environnementaux.

Ces dernières années, beaucoup d’efforts ont été consacrés à l’accompagnement des transitions agroécologiques, à la réduction des produits phytosanitaires ou à la préservation des milieux. Ces sujets restent essentiels, mais ils ne peuvent être abordés efficacement que si l’on maîtrise d’abord les bases de l’agronomie, des techniques culturales et de l’économie de l’exploitation.

Nous devons donc retrouver cet équilibre entre performance économique, performance agronomique et transition agroécologique.

Apecita Média : Au-delà des compétences techniques, quels nouveaux profils recherchez-vous ?

Pierre Goulard : Nous avons besoin de conseillers capables de prendre de la hauteur. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’améliorer la production d’une culture ou d’un atelier. Il faut analyser l’exploitation dans sa globalité.

Cela signifie évaluer sa robustesse face aux aléas climatiques, aux fluctuations des marchés ou encore aux coûts des intrants. À partir de ce diagnostic, le conseiller construit avec l’agriculteur une véritable feuille de route à cinq ou dix ans, puis mobilise les expertises nécessaires pour mettre en œuvre ce projet.

Cette approche globale constitue une orientation forte du réseau des chambres d’agriculture. Face à la complexité croissante des enjeux, nous pensons qu’elle permettra d’accompagner plus efficacement les exploitants.

Apecita Média : Cette évolution modifie-t-elle également les qualités attendues chez les conseillers ?

Pierre Goulard : Oui, très clairement. Au-delà des connaissances techniques, nous recherchons désormais des professionnels capables d’écouter, de comprendre les attentes des agriculteurs et de les accompagner dans le changement.

Le métier s’éloigne d’une logique où le conseiller apportait une solution toute faite. Aujourd’hui, chaque exploitation est différente et il faut construire des réponses sur mesure, en tenant compte des objectifs, des contraintes et des aspirations de chaque agriculteur.

Cette posture demande de l’écoute active, des capacités d’animation, de coaching et de conduite du changement. Certaines personnes ont naturellement cette appétence pour la relation humaine, mais ces compétences peuvent aussi être développées grâce à la formation, aussi bien initiale que continue.

Apecita Média : Quel rôle joueront le numérique et l’intelligence artificielle dans ces métiers ?

Pierre Goulard : Le numérique est déjà largement présent dans les exploitations, notamment avec l’agriculture de précision, la robotisation de la traite, les outils d’autoguidage ou les systèmes d’aide à la décision. L’intelligence artificielle va naturellement prendre une place croissante.

Ces technologies permettront de simuler des scénarios, d’analyser davantage de données ou d’aider à la prise de décision. Mais elles doivent rester des outils au service du conseiller et de l’agriculteur. Elles ne remplaceront jamais l’expertise humaine ni la connaissance fine du terrain.

Au sein du réseau des chambres d’agriculture, nous réfléchissons déjà à la manière d’intégrer ces nouveaux outils dans nos métiers.

Apecita Média : Quels profils recrutez-vous aujourd’hui ?

Pierre Goulard : Nous recrutons majoritairement des ingénieurs, mais les diplômés de Bachelor ou de licence professionnelle ont également toute leur place, notamment sur les métiers très techniques où une forte spécialisation est recherchée.

Pour les fonctions davantage orientées vers l’approche globale des exploitations, le niveau ingénieur reste souvent privilégié.

Apecita Média : Quel message adresseriez-vous aux jeunes qui hésitent à rejoindre une chambre d’agriculture ?

Pierre Goulard : Oui, la période est difficile. Mais c’est justement parce que les défis sont immenses que ces métiers sont passionnants. Ils permettent d’agir concrètement pour maintenir une agriculture performante, accompagner son adaptation au changement climatique et préserver des territoires vivants.

Les jeunes recherchent de plus en plus un métier qui a du sens. Accompagner les agriculteurs dans cette transformation, mobiliser les nouvelles technologies, contribuer à la souveraineté alimentaire et à la transition écologique : ce sont autant de raisons qui font des métiers des chambres d’agriculture des professions particulièrement stimulantes aujourd’hui.

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